Lunes, 25 Marzo 2019
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Crise du syndicalisme : un nouveau défi pour les anarcho-syndicalistes*

frances 1Le syndicalisme est entré dans une phase de déclin et de grave perte de crédibilité. En réponse à cette crise, certains militants qui avaient jusqu’ici parié sur le syndicalisme réformiste en participant aux comités d’entreprise et aux élections syndicales, se proposent désormais d’investir des mouvements extérieurs aux entreprises.1 Afin de justifier leur nouvelle stratégie qu’ils appellent « transversale », ces militants affirment que monde le du travail a cessé d’être le lieu central de la transformation sociale. Cette optique n’entraîne pas, de leur part, un bilan ou une critique de leur action syndicale réformiste. Au contraire, après en avoir reconnu les limites, ils se proposent de la poursuivre malgré son échec.

Dans cet article, nous allons tout d’abord analyser les causes de la crise du syndicalisme institutionnel ainsi que son abandon de tout projet d’émancipation. Ensuite, nous présenterons des réponses que les anarcho-syndicalistes peuvent apporter aux attaques menées aujourd’hui contre les travailleurs.

Le déclin du syndicalisme réformiste et «alternatif»

Le syndicalisme réformiste s’inscrit dans la tradition social-démocrate d’acceptation du système capitaliste de libre marché et de concurrence généralisée. Pour les partis socialistes et les syndicats réformistes les «inconvénients» de l’exploitation capitaliste devaient être compensés par le développement de l’Etat providence et la participation des «représentants» des travailleurs à la gestion des entreprises. Contrairement aux attentes, ce pacte social – concrétisé en Espagne par le pacte de la Moncloa en 1978 – n’a pas permis de réduire les inégalités, bien au contraire. Aujourd’hui, avec l’approfondissement de la crise, c’est l’accès au monde du travail et à un minimum de ressources qui devient problématique pour une partie toujours plus importante de la population. Or les syndicats réformistes ne sont pas parvenus à freiner ce processus qui va à l’encontre de leur programme. Par contre, leur stratégie de collaboration de classe, menée pendant toutes ces années, a affaibli les travailleurs.

En Espagne, les syndicats majoritaires ont accepté tellement de compromissions qu’ils perdent chaque jour davantage de crédibilité. Mais ce phénomène se produit aussi dans d’autres pays où, même s’ils semblent plus combatifs, les syndicats perdent des adhérents depuis longtemps.

Les sociologues Luc Boltanski et Eve Chiapello, dans leur ouvrage sur le Nouvel esprit du capitalisme2, ont tenté de répondre à la question suivante:
Pourquoi les syndicats français qui ont vu beaucoup augmenter leurs prérogatives et les moyens mis à leur disposition en 1968 et en 1982 ont, en parallèle, connu une baisse très importante du nombre de leurs adhérents?

Leur démonstration est intéressante, dans la mesure où elle articule les processus de restructuration du tissu économique, le nouveau management et les pratiques syndicales majoritaires.

Chômage, précarité, répression

Depuis toujours, le chômage et la précarité ont constitué des armes contre le mouvement ouvrier. La fermeture de «grands bastions» (sidérurgie, mines, chantiers navals…) dans lesquels il existait une forte tradition a affaibli la solidarité ouvrière. Les délocalisations frappent des lieux où la tradition ouvrière était forte et les grèves fréquentes. Les entrepreneurs évitent ensuite d’installer de nouvelles entreprises dans les villes dites «rouges». La recomposition du tissu industriel, qui a fait éclater les grandes structures pour favoriser la sous-traitance dans une kyrielle de PME a eu aussi un effet dévastateur. La désintégration de la communauté de travail est également favorisée par l’emploi de plus en plus fréquent, sur un même site, de personnes appartenant à des entreprises différentes et dont le statut est distinct.

Le nouveau management

A partir des années 1980, une individualisation des salaires se met en place dans la plupart des entreprises. Les travailleurs sont évalués, une ou deux fois par an, lors d’un entretien avec leur supérieur. Cette méthode met un grand nombre de salariés dans des situations où ils doivent porter des jugements sur leurs collègues ou sur leur propre travail, un exercice qui rend plus difficile l’action commune face à la direction. Des primes sont obtenues en fonction d’objectifs individuels ou d’équipe, ce qui augmente l’esprit de compétition entre les personnes et les groupes.

La création de «groupes d’expression des travailleurs», de «cercles de qualité» et d’autres outils de «relations humaines» – dès la fin des années 1970 dans les grandes entreprises et au milieu des années 1980 dans les entreprises moyennes et la fonction publique – ont permis aux directions de quadriller les lieux de travail et d’être informées des problèmes et revendications. De cette manière, le patronat peut anticiper le mécontentement et faire obstacle à la résistance des salariés.

Le nouveau management désoriente de nombreux travailleurs et rompt la solidarité. Alors que certains sont hostiles à ses méthodes et considèrent que ce n’est pas aux ouvriers d’organiser le travail et de s’évaluer ou d’évaluer les collègues, d’autres au contraire en viennent à intérioriser les difficultés de l’entreprise et sont disposés à s’investir pour que l’entreprise réalise des gains de productivité, pensant ainsi sauver des emplois. Le nouveau management élargit la base sur laquelle repose la collaboration de classe déjà à l'œuvre dans les comités d'entreprise.

Les élections syndicales et les instances «représentatives» du personnel

Pour répondre au mouvement ouvrier révolutionnaire qui voulait exproprier les entreprises au bénéfice des travailleurs et organiser collectivement la production ; dans les années 1920-1930 déjà, dans certains pays comme la Suède par exemple, des patrons modernes ont pris l'initiative d'associer des syndicalistes à la gestion de leur entreprise. Les pouvoirs publics virent là le meilleur moyen de garantir la paix sociale et légiférèrent dans ce sens. Dans les pays qui développèrent un capitalisme d'Etat, comme l'Union soviétique, les syndicats devinrent de cette manière de véritables courroies de transmission du pouvoir dictatorial. Les mêmes instruments de contrôle de la classe ouvrière furent mis en place en Espagne par les dictatures de Primo de Rivera et de Franco. Dans le premier cas, avec la complicité du syndicat socialiste UGT.

Durant les années 1960-1970, on se mit à parler d'autogestion pour désigner un mode de production collectif. Pour certains, il s'agissait de développer des coopératives. Pour d'autres, il était question, comme au début du XXe siècle, de s'approprier de l'outil de travail et de se passer des patrons. La réponse du patronat et de l'Etat a été de mettre en place des institutions qui donnaient l'illusion d'une démocratisation progressive de la production. Les syndicats réformistes purent ainsi présenter leur collaboration à la gestion capitaliste comme une étape vers le socialisme au sein des entreprises. Après la conquête de la social-démocratie par l'Etat grâce à l'électoralisme et au parlementarisme, c'était la conquête du syndicalisme par l'entreprise grâce au su-sucre de la cogestion.

La stratégie patronale et étatique d’affaiblissement du syndicalisme s’est combinée avec une série d’effets pervers provoqués par l’action même des syndicats. Alors que les plus «radicaux» des réformistes prétendaient qu'en participant aux comités d’entreprise, ils allaient les vider de leur contenu, c'est l'inverse qui s'est produit. Le syndicalisme s'est progressivement vidé de son contenu social pour devenir une bureaucratie de plus.

On a prétendu que les syndicats bénéficiaient d’une plus grande légitimité en participant aux élections syndicales et aux différentes instances participatives. Or, depuis des années, l’observation de terrain a démontré l’inverse. Les «élus syndicaux» cumulent les sièges et les heures de délégation. Ils deviennent des syndicalistes à plein temps qui ont de moins en moins de contacts avec les adhérents. Par manque de candidatures, les syndicats présentent souvent «n’importe qui» ce qui accélère la perte de confiance. La concurrence pour obtenir les places favorise la division systématique entre les différents syndicats. Enfin, «les élections se succédant à un rythme rapide, l’essentiel de l’effort en direction du personnel est investi dans les campagnes électorales», à cela il faut ajouter la disqualification qui accompagne la gestion des plans sociaux… Pourtant, en France comme ailleurs, les syndicats s’accrochent aux charges électives qui leurs procurent des ressources et des protections et dont ils sont désormais dépendants.

frances 2Perspectives pour l’anarcho-syndicalisme

Comme anarcho-syndicalistes nous ne sommes pas tombés dans la collaboration de classe. Nous devrions nous trouver dans une situation plus favorable que les syndicats de régime. Certes, nous sommes victime de la répression patronale, nous subissons aussi l’assèchement du marché du travail et le chômage massif. Par contre, nous disposons de plusieurs atouts.

Tout d’abord, nous avons maintenu, contre vents et marées, une idéologie propre, alors que depuis des années l’idéologie libérale, le marxisme et même certains libertaires avaient condamné cette notion d’idéologie au nom de la fin de l’histoire, du matérialisme historique ou de la science.

Nous avons maintenu vivants des lieux de rencontre et d’échange dans et hors des entreprises, rassemblant des travailleurs, mais aussi des chômeurs et des étudiants. Nous avons développé des liens avec des collectifs luttant sur d’autres terrains que le monde du travail : squatters, luttes de quartiers, féministes… Nous avons soutenu et développé des réseaux de production et de distribution autogérés. Mais surtout, nous avons l’habitude d’exercer la solidarité inter-corporative au plan local, national et international. A l’heure où d’autres prétendus syndicalistes occupaient des sièges dans les comités d’entreprise et dans les conseils d'administration, donnaient des cours bidons subventionnés, nous étions dans la rue avec nos camarades fixes ou précaires impliqués dans des conflits du travail.

A la différence de tous ceux qui prétendent que les travailleurs ont en majorité une conscience trade-unioniste et qu’ils ne luttent que pour obtenir ou conserver des avantages corporatistes, nous luttons aussi bien pour des conditions de travail dignes et pour faire aboutir nos revendications, que pour notre dignité, celle de nos camarades et de l’ensemble de la classe ouvrière.

Même s’il rétrécit et se transforme, le monde du travail reste un enjeu fondamental dans la lutte anticapitaliste. Nous rendrions un grand service aux patrons si nous limitions notre action à la protestation de rue, à l’occupation des places publiques, aux luttes contre les expulsions de logements ou à un retour à la campagne. Ces initiatives doivent nécessairement s’articuler et se renforcer mutuellement. Notre principe «aujourd’hui pour toi, demain pour moi» est plus que jamais d’actualité. L’indignation et la protestation sont inutiles si elles ne s’exercent pas dans un rapport de force qui permette d’obtenir des résultats concrets, des victoires.

Conclusion

La culture politique et sociale qu’on essaie d’imposer aux travailleurs est celle de l’identification avec les intérêts de la bourgeoisie. Le discours dominant affirme que s’il y a du chômage, c’est parce que le capital ne dispose pas de bonnes conditions cadres pour mieux exploiter les moyens de production. Ce discours prétend que sans création d’emplois par les patrons, il n’y a pas de salut. Cela dit, l’idéologie libérale qui pariait sur le développement d’une classe moyenne toujours plus prospère et accessible à tous, grâce à la démocratisation des études supérieures et à la consommation de masse, a complètement échoué. Le véritable objectif de la bourgeoisie était de diviser les exploités en une masse informe, terrorisée et sans valeurs.

Le syndicalisme «tout court» assombrit encore le panorama. Sa direction institutionnelle et politique maintient son cap de négociations avec l’Etat et le patronat. Elle accepte les concessions que les dominants exigent, trahissant ainsi les intérêts les plus élémentaires des exploités. Les mesures d’austérité, de flexibilité, les réformes du marché du travail… s’inscrivent dans cette logique.

L’éternel discours qui affirme qu’après une période de crise, un cycle de prospérité reviendra et que les sacrifices n’auront pas été vains, n’est plus crédible. La civilisation libérale est entrée en crise. Nous ne donnerons pas de pronostic quant à sa phase terminale, car beaucoup de prophètes ont annoncé la fin du capitalisme qui, jusqu’ici, a été capable de renaître de ses cendres.

Sans aller plus loin pour le moment, nous réaffirmons que la classe ouvrière doit suivre son chemin de manière indépendante, sans participer aux élections politiques ou syndicales. L’expérience de la classe ouvrière démontre que l’Etat et la bourgeoisie n’ont jamais reculé sans un véritable rapport de force. Nous devons affirmer nos propres valeurs de classe : solidarité, appui mutuel, internationalisme. Il faut défendre notre projet social anti-autoritaire ; renforcer nos organisations qui trouvent leur voie en dehors des institutions bourgeoises (Etat, parlement, comité d’entreprise…). Telles sont les tâches qui nous attendent actuellement.


* Cet article est une version revue et quelque peu augmentée de l’article paru en espagnol dans la revue Adarga, vol. 1-1, janvier 2013.

 [1] Ici nous faisons référence aux mouvements «citoyennistes» comme celui du 15M en Espagne

 [2] Luc Boltanski, Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 2001.