Lunes, 25 Marzo 2019
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Chronique de la crise actuelle

francia 5Expliquer les causes de la crise que nous vivons, avec ses mécanismes financiers et sans connaître son aboutissement est pour le moins aventureux, cependant, cela vaut la peine d’être tenté.

Dans nos milieux, nous sommes plutôt tournés vers l’action et il est vrai que sans l’action directe, il n’y aura pas de possibilité de changer les choses. Mais il n’est pas inutile de mener une réflexion qui nous permette d’identifier les intentions et les agissements de l’adversaire, de manière anticipée dans la mesure du possible. Cela nous permettra d’exposer, au travers de quelques exemples, les contradictions et le désastre où nous mènent les décisions et actions économiques et politiques des puissants.

Les théories économiques prétendent que la crise fait partie de cycles inévitables et la considèrent comme un moyen de régénérer de la société. Le libéralisme se nourrit de cette théorie et s’en prend à l’Etat providence qui fait obstacle, selon lui, au développement des forces financières. De son côté, le marxisme affirme, depuis toujours, que la crise finale du capitalisme est la condition indispensable de son dépassement et de l’avènement du communisme. Cette vision optimiste a été démentie. N’importe quel observateur peut constater que, jusqu’à maintenant, le capitalisme a dépassé ses crises, au prix d’immenses sacrifices de la population. Depuis quelques décades, nous observons un certain affaiblissement du progrès technique et scientifique (malgré le développement de l’informatique, dont les effets de contrôle de la population est l’autre face de la monnaie). En plus, la crise financière illustre l’incapacité du pouvoir à empêcher le déclin de la consommation et à garantir la protection des travailleurs et de leur famille. Chaque crise laisse plus de gens au bord du chemin et celle-ci sera sans doute la plus profonde, sans précédent pour ce qui est de ses conséquences sociales et humaines. Et cela, sans parler de l’impact destructeur du capitalisme sur l’environnement naturel.

Nous allons commencer cette réflexion par une brève analyse des événements qui ont mené à la pagaille actuelle. En décembre 2006, la Banque centrale européenne (BCE) annonçait une certaine instabilité dans le système financier de la zone euro, ce qui témoignait d’une surprenante «myopie». Jusqu’à ce moment, elle n’avait pas semblé se préoccuper des déséquilibres structurels entre les pays du nord de l’Europe, importants producteurs et exportateurs, et les pays méditerranéens dont l’économie arrivait avec un certain handicap dans le marché unique, malgré leurs bas coûts salariaux, leur agriculture compétitive et leur importante industrie touristique.

Le projet de l’Union européenne, puis celui de la monnaie unique, entérinaient le fait que des pays avec des structures économiques et des histoires très différentes pouvaient cohabiter au sein d’un club qui, supposément, effacerait les inégalités structurelles. L’idée était que, pour rompre définitivement avec les antagonismes violents du XXe siècle, il était nécessaire de développer des pratiques de coopération en paix; une illusion qui camouflait les intérêts capitalistes à fomenter un marché unique et libéralisé pour réaliser des bénéfices substantiels.

Au début de la construction européenne, les tensions monétaires se caractérisaient par des dépréciations répétitives des monnaies nationales des pays en perte de compétitivité. Ces dévaluations permirent à des pays comme l’Espagne, la France ou l’Italie de faire baisser les prix de leurs produits, services, salaires… et de gagner des parts de marché. Les travailleurs et retraités payaient la facture par des efforts supplémentaires et une perte du pouvoir d’achat. A terme, les entreprises compensaient l’impact négatif (renchérissement des matières premières et des produits importés) par une augmentation des exportations.

Le projet de l’euro, qui imposait la stabilité monétaire entre les associés avait pour objectif d’éviter les chocs compétitifs que provoquaient les dévaluations répétitives déjà mentionnées. Sans nuancer les différences importantes qui existent entre l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la Grèce, il est nécessaire de noter que leurs économies partaient avec des désavantages dans le contrat monétaire imposé par l’euro, puisqu’elles renonçaient à l’outil monétaire qui leur avait permis de gagner en compétitivité sans devoir rénover leur parc industriel. Par contre, pour des pays comme l’Allemagne, la Hollande, l’Autriche… l’euro offrait une stabilité des marges de bénéfices pour leurs produits exportés dans la zone.

Pour un pays comme l’Espagne, l’intégration dans la zone euro facilita la baisse des taux d’intérêts. Le faible coût de l’argent consolida la consommation interne, stimulant une hausse du crédit hypothécaire et un développement exponentiel du secteur de la construction, qui accapara une grande partie des ressources financières du pays.[1]

Depuis la première crise pétrolière en 1973, le renchérissement de l’énergie a comme conséquence une forte pression à la baisse des salaires. Pour maintenir le niveau de consommation nécessaire au fonctionnement du marché capitaliste, le recours au crédit s’est intensifié parmi les travailleurs dont les salaires ne permettent pas de satisfaire les nécessités imposées par la société de consommation.

La contrepartie du crédit implique qu’une partie de la population accumule des économies et les investisse dans des fonds de placements pour assurer ses vieux jours. Dans le nord de l’Europe, la crise des systèmes de retraite publics dont l’Etat se retire de plus en plus, a favorisé le développement d’importants fonds de pension à la recherche d’investissements. Beaucoup de ces fonds ont investi dans la dette du sud européen. La crispation actuelle de l’Etat allemand, entre autres, s’explique par le risque de paupérisation de ses retraités qui ont souscrits des plans de pension qui ont investi dans la dette publique et privée des pays en difficulté. D’autant que cela se produit dans un contexte de vieillissement de la population.

La dynamique induite par la masse des capitaux injectés en Espagne a aussi augmenté l’enrichissement de l’oligarchie politico-financière, complice des investisseurs internationaux à la recherche d’une rentabilité élevée à court ou moyen terme. La «fête» qui dura 10 ans, plus ou moins, fut financée par le crédit mentionné que l’on veut actuellement nous faire payer avec intérêts.

francia 6Mesures contradictoires pour sauver le système

L’éclatement, en 2007, de la crise des «subprime» aux Etats-Unis révèle que le système de crédit systématique et la politique monétaire des banques centrales sont insoutenables.

En juin 2008, la BCE augmente les taux d’intérêts, dans une tentative de freiner l’excès de liquidités qui provoque aussi un endettement massif dans une partie de l’Europe.

L’explosion financière américaine et la faillite de la banque Lehman Brothers, dans ce pays, en septembre 2008, ainsi que la politique restrictive de la BCE, vont réduire l’accès au crédit. Si dans un premier temps, les difficultés à accéder à des prêts sont le résultat d’une méfiance généralisée sur le marché interbancaire, les premières mesures de la BCE de réduire la masse monétaire en circulation, ne font qu’aggraver la situation.

Face aux échéances de leurs obligations et à l’exposition excessive aux actifs immobiliers, les banques doivent constamment renouveler leurs lignes de crédit. Le manque de liquidités a pour conséquence la faillite de ces établissements. Pour soulager le système bancaire et éloigner le spectre de la crise de 1929[2], en octobre 2008, la BCE et les principales banques centrales décidèrent d’injecter massivement de l’argent dans un système financier au bord de l’effondrement. Fin 2008 et début 2009, la BCE entame une baisse des taux d’intérêts. Une politique qui se poursuit actuellement…

Le trou noir

Fin 2011 et en février 2012, la BCE a mis aux enchères, en deux opérations, un billion d’euros à 3 ans et 1% d’intérêt. Les banques espagnoles ont souscrit 30% du total, soit 300'000 millions d’euros. Ce financement n’a pas évité les mesures de sauvetage du système bancaire espagnol chiffrées à 100'000 millions d’euros, qui n’étaient toujours pas concrétisées au moment où nous écrivions ces lignes.

Les mesures qui devraient faciliter le crédit ne fonctionnent pas. Nous nous trouvons face à un trou noir qui absorbe et fait disparaître d’énormes quantités d’argent. Il ne s’agit pas seulement d’un problème de confiance entre les acteurs du système financier. C’est aussi dû au fait que les banques, au lieu de faciliter le crédit, utilisent ces fonds pour augmenter leurs réserves et acheter des bons du trésor public. Cet investissement, leur apporte actuellement une rentabilité d’environ 7%, à comparer avec le 1% d’intérêt qu’elles paient à la banque centrale européenne pour l’argent que celle-ci leur prête.

La différence entre les intérêts que paye l’Allemagne et ceux que paye l’Espagne est toujours plus importante[3]. Le montant payé par l’Espagne pour financer ses lignes de crédit est insupportable. Les mesures d’austérité imposées par le gouvernement et les superviseurs extérieurs ne font qu’aggraver la situation économique et la perte de confiance des investisseurs, ce qui augmente à chaque fois la charge de la dette. Le bénéfice réalisé par les banquiers grâce à la rentabilité élevée de la dette publique c’est nous, les travailleurs et les familles, qui la payons au travers des hausses d’impôts. Nous qui souffrons par ailleurs de la réduction des prestations publiques imposée par le gouvernement du moment.

Ce qui, dans un premier temps, était une crise de liquidité et de confiance, se transforme en une crise de solvabilité. Le sauvetage du système bancaire aggrave la situation des finances publiques et met en évidence les déséquilibres macro-économiques. Ce n’est pas seulement le sauvetage du système bancaire privé qui est probable, il est aussi possible que nous allions vers un sauvetage de l’Etat espagnol dans son ensemble. Les liens entre la dette privée et la dette publique continuent de se renforcer. La patate chaude de la dette passe des banques aux entités publiques et le processus infernal de la «socialisation des dettes» commence. Il s’agit de transférer la charge de la dette des spéculateurs à l’ensemble de la population et nous savons que le principal effort sera porté par nous, les travailleurs.

L’exemple grec

En 2010, La situation d’insolvabilité de l’Etat grec fait irruption dans l’actualité européenne, bien que l’on ait su, dès le début de la monnaie unique, que la Grèce ne réunissait pas les conditions exigées pour son intégration dans le club de l’euro. Cette intégration avait été possible en 2001, grâce au maquillage des comptes de l’Etat grec, réalisé avec l’aide de la banque américaine d’investissement Goldman Sachs. Si les dirigeants de l’Union européenne avaient alors fermé les yeux, c’était parce que les Grecs étaient de bon clients et que c’était mieux pour les créanciers qu’ils remboursent leurs dettes en euros plutôt qu’en drachmes.

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Le récit qui se construit autour des problèmes économiques de la Grèce est exemplaire. Les tentatives de diaboliser la population en l’accusant de gaspillage est une façon légitimer la tutelle du pays par la troïka (Commission européenne, Fond monétaire international et BCE). Il permet de disculper les «élites» politiques, économiques et religieuses du pays qui sont responsables de l’endettement colossal contracté depuis la dictature militaire (1967-1974). Le budget militaire grec est le second en importance de l’OTAN, après les Etats-Unis. Les pays comme l’Allemagne et la France qui donnent tellement de leçons de morale, sont les principaux fournisseurs de matériel militaire à la Grèce. En 2009, par exemple, L’Allemagne a vendu six sous-marins à Athènes pour deux milliards d’euros. Quant à l’Etat français, il leur vend des frégates et des avions de combat Rafale.

L’autre exemple, se sont les chantiers des jeux olympiques d’Athènes, en 2004, dont le coût dépassa de beaucoup le devis prévu, enrichissant des entreprises des pays qui aujourd’hui font pression sur la Grèce. On ne devrait pas non plus oublier la dette que les nazis ont contractée vis-à-vis du peuple grec durant la seconde guerre mondiale.

Dans ce contexte, il est juste que les travailleurs et le peuple grecs n’acceptent pas de leçons de morale de la part de ceux qui les ont ruinés et qui maintenant viennent les mettre sous tutelle.

L’exemple grec illustre l’interdépendance entre les capitalistes qui s’imposent comme prêteurs et exportateurs et les pays clients écrasés par la dette.

Vers la crise globale?

Le recul actuel de la croissance des économies émergentes est, en partie, la conséquence de la crise européenne. Des pays comme la Chine, l’Inde ou le Brésil qui consolidaient leur position comme exportateurs entrent maintenant dans une phase de contraction. En définitive, il semble inévitable que la crise de la dette européenne et le refroidissement de l’économie américaine se transforment en crise globale.

francia 8Parlons de la Chine (pays continent qui représente 20% de la population mondiale) qui est l’exemple le plus emblématique actuellement. Grand exportateur de produits manufacturés, la Chine, capitalisme d’Etat, investit l’excédent de sa balance commerciale dans la dette américaine et européenne. C’est un moyen de s’assurer que ses clients seront solvables et absorberont sa production. Cependant, la récession que traversent ses pays clients a des conséquences immédiates sur l’économie chinoise: un fléchissement de son activité industrielle, des tensions au sein de l’appareil d’Etat et du parti unique. La multitude des travailleurs jeunes, provenant des zones rurales, aspire à un meilleur niveau de vie. De nombreuses grèves se sont produites en 2011, avec des revendications salariales qui ont été partiellement satisfaites, grâce à l’action de travailleurs organisés en syndicats clandestins. Si dans d’autres conflits (revendications démocratiques, défense des droits humains, luttes écologiques…) la bureaucratie du parti communiste chinois est généralement implacable, lors de ces récents conflits du travail, elle a fait preuve de flexibilité: elle a cédé et a fait pression sur les multinationales concernées pour qu’elles acceptent des revalorisations salariales de 30% ou plus. Le pouvoir chinois est conscient que son modèle de développement, principalement basé sur les exportations, dépend de la santé économique de ses clients. Si ceux-ci s’effondrent, il en sera de même pour le régime chinois. C’est pourquoi la Chine doit renforcer son marché intérieur, pour qu’il absorbe une partie de sa production. Le dilemme des dirigeants chinois est le suivant: si les salaires des ouvriers s’améliorent substantiellement[4], les produits exportés renchérissent et sont moins compétitifs sur le marcher international. En développant le marché interne, ils vont absorber, dans un premier temps, leurs gigantesques réserves de devises pour acheter des produits d’importation. La difficulté sera de maintenir un équilibre entre un pays immense qui continuera à exporter et le développement d’une société de consommation que seule une minorité de la population urbaine pourra intégrer, ce qui ne manquera pas d’augmenter le niveau de conflictualité entre les classes et entre les régions.

De plus, la viabilité du modèle chinois est menacée, s’il n’est pas capable de résoudre les défis de ses déséquilibres géographiques et démographiques. Les ouvrages pharaoniques pour exploiter ses ressources hydrauliques, l’extraction du minerai de charbon pour tenter de remédier à sa carence énergétique… sont à l’origine de problèmes écologiques gigantesques. La chine ne pourra pas, à court ou moyen terme, satisfaire les besoins alimentaires de sa population. C’est pourquoi, elle multiplie les achats de terres arables, surtout sur le continent africain, développant là-bas des pratiques néocoloniales qui seront source de conflits à l’avenir.

A cela, il faut ajouter, entre autres choses, l’exode rural qui est à l’origine d’une crise du secteur immobilier; les logements devenant des actifs spéculatifs pour les nouveaux riches. Tout cela sans parler du vieillissement rapide de la population dû à la politique de l’enfant unique…

La mondialisation capitaliste, avec la multiplication des échanges commerciaux, était la réponse libérale aux souffrances de l’humanité et devait apporter le bien-être commun. La pagaille causée par la crise financière est un symptôme d’un problème toujours plus profond, que l’humanité devra affronter: la rareté des ressources naturelles (énergies fossiles, terres fertiles, eau…), la pollution marine et atmosphérique, les famines, les changements climatiques… Il existe diverses manières d’affronter ces défis: celle que nous offre aujourd’hui la classe capitaliste qui ne doutera pas d’imposer ses solutions, violemment si nécessaire, ou la réponse des exploités dans un effort permanent d’établir des alliances de solidarité entre ceux d’en-bas, indépendamment des distances, des continents, des cultures.

Traduction Ariane G.


 [1] La facilité du crédit favorise le renchérissement du prix des immeubles, crée une spirale spéculative et transforme ce marché en quelque chose de totalement insoutenable.

[2] Après le krach de 1929 à la bourse de New York, conséquence d’une spéculation massive, la réserve fédérale américaine (FED) décida de réduire l’excès d’argent en circulation. L’intention de la FED était d’empêcher la spéculation, mais ses mesures drastiques aggravèrent la crise et entraînèrent le monde entier dans la dépression des années 30.
[3] Le 20 juin 2012, l’Allemagne payait 1,53% d’intérêt pour sa dette à 10 ans, alors que l’Espagne payait 7,1%.
[4] Rappelons qu’en Chine, la majorité de la population est rurale et pauvre.