Lunes, 25 Marzo 2019
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Éditorial de la revue adarga, n° 1

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En juin 1980, la première revue adarga paraît à Madrid. Quel était alors l’objectif de cette publication et que signifiait son titre?

L’année 1980 avait débuté par une scission de la CNT espagnole. Vu les circonstances particulières du renouveau de la CNT – un contexte où se rencontraient des forces diverses et où les tensions entre les composantes traditionnelles de l’organisation étaient particulièrement vives – on pourrait dire, en paraphrasant Gabriel García Márquez, qu’il s’agissait de la «chronique d’une scission annoncée».

Auparavant, les forces franquistes et «antifranquistes» avaient signé les pactes de la Moncloa qui signifiaient le début d’une stratégie active de harcèlement et de démolition contre notre organisation. Cette stratégie avait déjà pris la forme des événements criminels de l’affaire de la Scala [1] de Barcelone. La vague qui, suite aux «pactes», allait submerger la CNT, menaçait d’être mortelle. Mais la CNT réagit immédiatement avec beaucoup d’énergie. Après le sérieux choc causé par la scission, la CNT va exprimer son énergie en direction de trois objectifs principaux.

Le premier sera la conférence nationale de Barcelone qui va débattre des résultats du cinquième congrès, afin de renforcer l’organisation et de lui redonner cohérence. Ensuite, il y aura les démarches vis-à-vis de l’Institut d’histoire sociale d’Amsterdam qui, sous prétexte de la scission, mettait en doute la propriété des documents confédéraux et libertaires qui y étaient déposés, afin d’en disposer plus aisément. Enfin, le troisième objectif sera la mise en œuvre d’une revue théorique d’envergure et de portée internationale, conçue comme une arme fondamentale pour nos idées et pour la lutte idéologique qui se déclenchait. Cette lutte présentait une nouveauté par rapport aux précédentes : les ennemis de nos idées prétendaient être les représentants de celles-ci.

Le système que la transition mettait en place avait besoin, vaille que vaille, d’intégrer en son sein les forces qui, antérieurement, avaient été ennemies des promoteurs de ce système. Face à ce nouveau danger, il fallait un appareil théorique fort, robuste, intelligent, fin et profond pour mettre à jour les ruses, les sophismes et les supercheries qui sont les armes des défenseurs du système qui accueillait les scissionnistes[2]. Les principes anarcho-syndicalistes et leurs modes d’être et d’agir se trouvaient en danger d’être anéantis par une stratégie coordonnée de tous les autres. Ceux-ci disposaient de tous les moyens politico-administratifs, médiatiques et répressifs de l’Etat. Cet instrument théorique était donc éminemment nécessaire et c’est à lui que se consacrèrent aussi bien de nouveaux talents que des plumes libertaires aguerries, soutenus par des penseurs libertaires au-delà des frontières, comme Cano Ruiz, Cappelletti ou Peregrín Otero. Avec eux, ne pouvait manquer non plus, notre Frederica [Montseny].

C’était un moment de lutte immédiate, d’agression et d’attaque au cœur de l’anarcho-syndicalisme. La réponse devait être forte, sans faille. Il fallait alors résister à toutes les flèches empoisonnées tirées par les fabulateurs. De là, le choix du nom d’«adarga» (bouclier), emprunté au vieil écu de peau, puis de cuir, en forme de cœur, copié des arabes. Un nom dont dérive le verbe «adargar», qui n’inclut pas que la défense passive, mais qui comprend aussi la défense active, plus en accord avec l’essence libertaire de l’anarcho-syndicalisme.

L’âme vive de toutes les intelligences qui s’associèrent à cette courageuse initiative était Juan Gómez Casas, notre Juanito de Madrid, militant de la lutte clandestine [sous le franquisme], peintre en bâtiment pour gagner son pain, historien, journaliste, organisateur. Personnage central du renouveau de la CNT durant la transition, Juan Gómez Casas était clairvoyant dans les situations concrètes, quotidiennes. Sa sensibilité et sa finesse lui permettaient de percevoir n’importe quel type de réformisme dans l’organisation, de visibiliser le danger et de s’y opposer avec force. De là, sa prise de distance à Paris, en 1945, face aux scissionnistes qui devaient ensuite se regrouper dans «Frente libertario»…; sa critique acerbe du «cincopuntismo» et de tous les «cincopuntistas»[3] publics ou camouflés; son opposition décidée au «pestañismo»[4] et son affirmation catégorique que les idées-forces de l’anarchisme se trouvaient dans la CNT qui, de ce fait, devait être anarcho-syndicaliste. C’était un géant dans un costume de modestie et de simplicité. En parlant des «embusqués», il disait: «ceux qui ne peuvent expliquer ou développer de manière satisfaisante le concept d’autogestion, jusque dans ses dernières conséquences, resteront prisonniers de leurs contradictions». Juan était perspicace et mordant face aux «paralelos»[5], il sut analyser de manière approfondie l’importance du cinquième congrès et les scissions de 1980 et 1984. Nous le gardons dans nos cœurs et dans notre mémoire.

Aujourd’hui, la revue adarga renaît. Elle reprend son vol parce que les temps actuels ressemblent, de manière encore plus accentuée, à ceux durant lesquels, en plus de la lutte quotidienne matérielle et pratique, la défense théorique de l’anarcho-syndicalisme face à ses agresseurs était nécessaire et urgente. Aujourd’hui, les principes de l’anarcho-syndicalisme, ses modes de lutte, d’organisation et de fonctionnement, son étique individuelle et collective sont ouvertement violés de l’intérieur même de l’organisation. Comme avant, derrière des faux-semblants et connaissant le langage de la famille, l’ennemi est dans la maison. Grâce à certaines aides, il a su y entrer secrètement et y a pris ses aises, cherchant même à contaminer l’anarcho-syndicalisme organisé sur le plan international. Il est donc temps d’ «adagar», de défendre des principes et des méthodes, avec l’énergie que l’anarcho-syndicalisme a toujours eue.

Traduction Ariane G.

 

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[1] Le 15 janvier 1978, suite à une manifestation massive de la CNT à Barcelone contre les pactes de la Moncloa, la salle de spectacle de la Scala fut incendiée, causant la mort de 4 travailleurs. De jeunes militants de la CNT furent accusés et condamnés pour ce qui était une provocation policière, ndt.
[2] L’auteur fait référence ici aux scissionnistes de la CNT qui créeront plus tard la CGT espagnole, ndt.
[3] Le terme de «cincopuntismo» s’utilise pour désigner un accord de collaboration en cinq points signé, en 1965, par des membres de la CNT avec le syndicat officiel du régime franquiste. Les «cincopuntistas» sont les signataires ou les partisans de cet accord, ndt.
[4] Militants qui s’organisaient secrètement et en dehors des assemblées des syndicats, avant le cinquième congrès de la CNT, pour influencer les décisions de celui-ci. Suite à plusieurs scissions, ils donnèrent naissance à la CGT espagnole, ndt.